D’abord, les tribus et contre-culture se sont constituées progressivement depuis la deuxième guerre mondiale: rockers, mods, hippies, punks, geeks, rastas, metal, rap, tektonic, etc. Elles ont vécu pendant un moment à l’état pur, mais on est progressivement arrivé à un épuisement. C’est un peu comme ce fut le cas des avant-gardes, des mouvements esthétiques et des styles architecturaux après les mouvements modernes dont je parlais dans le dernier post. On arrive à l’épuisement des formes.

Peut-être s’agit-il de la constitution d’une sorte de panthéon de totems qui finissent par former une totalité excluant toute nouvelle création. Genre l’analyse des systèmes totémiques de Levy-Strauss?

Vraisemblablement, nous sommes passé de l’ère des tribus classiques (aux contours et styles bien définis, en nombre limité) à l’ère des tribus postmodernes (aux contours indéfinis, aux styles éclectiques). C’est ce mouvement que je décris dans ce post sous le terme peut-être trop radical de « fin des tribus ».

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Les Tektoniks, il y a 10 ans déjà, exemplaires de l’essoufflement de la création de tendances, de la dissolution des tendances « pures ». Patchwork d’éléments de style », d’attitudes et modes de vies empruntés au glam rock, à la disco, au rap et que sais-je encore… Ils préfiguraient l’état d’échange généralisé des « éléments de style » où nous sommes actuellement.

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Des sous-prolétaires aux tribus de jeunes

Au début de la société du consommation, après la guerre est d’abord apparu le Rock.  C’était le début de la culture jeune. Dans ce cas inaugural, c’était la transformation mimétique des bandes de jeunes voyous (qui doivent exister depuis des temps immémoriaux) en héros de la culture médiatique. Une promotion.

Ci-dessus, les voyous et apaches parisiens d’avant guerre (mais il y en avait partout dans les métropoles occidentales), bandes de sous-prolétaires précurseurs des « cultures jeunes » et des « tribus » chères au sociologue Michel Maffesoli. La presse et le cinéma s’intéressait déjà à eux (avec ici le film Paname n’est pas Paris/Les apaches de Paris, qui fut un succès international), mais d’abord sur le mode des « classes dangereuses » du XIXe siècle qui menaçaient l’ordre social. C’était une prémédiatisation.

Après la guerre, les rockeurs furent le résultat de la médiatisation/glamourisation de ces bandes et leur rencontre avec l’industrie culturelle US.

Les Hippies ont été la contradiction des rockers, avec leur pacifisme, puis les punks à leur tour ont contredit les hippies avec une nouvelle « attitude », etc. Un peu comme les contradictions successives que décrit Hegel dans sa philosophie de l’histoire, reprise par Marx. Sans cesse de nouvelles attitudes naissent qui contredisent les anciennes. Petit éventail de tribus non exhaustif:

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Cette péremption progressive, ce remplacement systématique était un système dynamique de différenciation collective des jeunes par rapports aux adultes et par rapport aux tribus des précédentes générations… (La différentiation est le concept cardinal des structuralistes, tiré du linguiste genevois Ferdinand de Saussure, dont les auteurs postmodernes sont les successeurs, qui ont eux-même inspiré plus tard les « studies » de tout poil).

Mais le processus de création des tribus n’allait pas continuer ad infinitum. C’était une phase de l’histoire avec son début et sa fin, entre 1945 et 2000, très approximativement.

D’abord parce que les cultures jeunes ont été de plus en plus exploitées par le marché et sans doute multipliées d’une façon un peu artificielle (si tant est qu’on puisse parler de culture jeune naturelle… disons donc que ces cultures se sont multipliées d’une façon trop artificielle), arrivant ainsi à une saturation logique. (Mais c’est là une tendance qui s’observe dans tous les domaines de notre société obsédée par la nouveauté.)

Un autre facteur qui pousse à la fin des « cultures jeunes » pures est que l’opposition jeune/adulte est de moins en moins pertinente aujourd’hui. Les adultes se doivent dans la société du spectacle d’adopter le mode d’être tribal, enthousiaste et papillonnant des jeunes, notamment à travers la vie sur les réseaux et la promotion de soi incessante où nous sommes poussés.

Et la vie privée est de moins en moins distincte de la vie professionnelle. Dans les deux, on doit répondre aux injonctions paradoxale de s’amuser, d’être productif et bien dans sa peau. Jeunes et vieux, travailleurs et chômeurs, même combat, même quête de l’accomplissement personnel, du fun et du cool. Et derrière tout ça, la sempiternelle quête de sa propre identité.

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Avec le Rock, c’était d’abord une « monoculture », soit La culture jeune. Puis, tout ça s’additionnant, se sédimentant et/ou se perpétuant dans le temps, on est arrivé à une coexistence d’un véritable panthéon à la Lévy-Strauss, comme ci-dessous.

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Diagramme de Claude Lévi-Strauss dans La pensée sauvage (1962) qui classe les totems d’une tribu polynésienne ainsi que leurs rôles et éléments distinctifs et complémentaires dans l’ensemble social.

C’est bien l’âge d’or des tribus et son panthéon de stars bigarré que j’ai vécu adolescent à Genève dans les années 90. Rockers, Rappeurs, technomans (on disait comme ça) vivaient chacune dans leurs tribus respectives des rapports particulièrement intenses et grégaires, et côtoyaient les membres des autres tribus ou les ados « non-alignés » dans des rapports plus individualisés, plus « adultes ».
Selon ses attitudes, son caractère et ses valeurs (on est proche du marketing, bien sûr), on rejoignait telle ou telle tribu. Plutôt avant-gardiste, c’était la techno, plutôt généreux à tendance collectiviste, mais conscient de la pourriture du monde, on était punk… si l’on voulait ça dans un mode plus idéaliste, moins désabusé, on pouvait même devenir hippie (c’était rare)… sensible à l’injustice sur un mode plus individualiste, voire viriliste, avec un goût pour le défi, on était rappeur.
Je ne peux encore une fois que souligner la congruence entre ce phénomène et le marketing catégoriel qui a envahi le monde dans les années 1980 à partir de la Californie… ( j’en parlais ici autour de Reagan et Tom Cruise comme nouveaux modèle d’accomplissement des années 80…).

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La dissolution des « tribus classiques »

A présent, nous sommes effectivement dans une autre phase de dissolution des tribus. Une phase des tribus « postmodernes » où les tribus, en mal de « différenciation » mélangent les styles, font feu de tout « élément de style », comme les Tektonik au début de ce papier.

Matériel d’échange/définition de soi

Toutes les tribus originelles se dissolvent pour donner une sorte de matériel d’échange généralisé entre différents sous-groupes bien plus variés, puisque, je le répète, la société devient progressivement intégralement « jeunifiée ». C’est ce que j’ai mis ici, certes d’une façon schématique et cavalière, sous l’étiquette Steampunk, et englobé dans une sorte d’utopie néo-tribale-moyennâgeuse que l’on vend aux fêtards de tout poils dans le monde.

Du rétro au présent éternel

A l’occasion, les styles des années 70, 80, 90 ressurgissent. Je me demande si certains jeunes que j’observe dans la rue ont conscience de leur inscription dans l’histoire d’un style, ou à l’intersection de plusieurs styles, grunge, hip hop et autres. Je crois qu’ils ont une autre conception du temps que nous, les vieux quadra, quinca, qui pensons que la mode est un cycle qui revient tous les 20 ans, parce que nous avons une vision historique, alors que l’histoire est finie, si l’on en croit les postmodernes les plus indécrottables ou Francis Fukuyama. Pour un jeune, il s’agit plutôt d’un répertoire « d’éléments de style » disponibles, dépourvus de connotation historique. Ci-dessous, quelques styles rétro à la mode:

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Suivre comme  je le fais Tracks, l’émission d’Arte qui parle de cultures contemporaines (soit d’art contemporain, de tribus, de contre-culture et de styles de vies avant-gardistes) permet de constater l’épuisement des formes et des idées. On assiste à des croisements de croisements de débris de contre-cultures poussièreuses poussées à bout de bras par les marketteurs et les gestionnaires de la conscience. Pas de doute, on est vraiment au bout d’un processus.

Cet épisode de Tracks décrit ce dont je parle, qui s’inscrit dans ma réflexion sur le postmodernisme, et sur la fin des grands récits et des grands ensembles.

Groupe particulièrement emblématique, notamment de l’éclectisme grotesque  des tribus « postmoderne »: Brokencyde (crunk rap metal core, ou 1 truc comme ça, selon Tracks):

Eclatement des styles musicaux

Cet éclectisme dans les looks existe aussi dans la musique pop, déjà depuis les années 2000, où le rap et les musiques électroniques se sont mêlées à la pop, au rock et à la « variété » pour devenir une sorte de variété pop rock rap, électro dont Brokencyde n’est qu’un exemple extrême. Ce phénomène a effectivement commencé dans les années 2000 où les stars de la pop se sont tournées vers les producteurs stars du Hip hop qui sont sortis de l’underground pour faire des tubes pour Madonna ou Britney Spears.

Tous les styles musicaux ont progressivement convergé sous l’action de plus en plus forte du marketing et du mimétisme global (chacun tend à vouloir se différencier sans remarquer que cette logique universelle de la différenciation est à un niveau supérieur d’analyse est un processus d’uniformisation). Dans tous les pays, les mêmes techniques informatiques de production de la musique sont appliquées et outsourcées (des chercheurs et journalistes ont montré que quelques producteurs stars produisaient [composaient] à peu près tous les tubes de pop mondiale…). Dans tous les pays, le même système de différentiation par « éléments de style » musicaux… autotune, saturations, fading à la Daft punk, etc…

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Gongluzion et diagnozdig:
Décadence, nerdisme et fin de la jeunesse

Dans la musique et les tribus, le sentiment d’impasse est le même que celui de l’art (contemporain) qui ne sait comment se réinventer et dont la question de sa décadence (et celle de l’occident globalisé, que  son art et sa culture désigneraient par métonymie) est devenue un des thèmes favoris de ses ruminations souvent répétitives et attendues.

La fragmentation postmoderne des récits et des ensembles sociaux a d’abord concerné les jeunes et leurs cultures (phase des tribus « classiques »/postmoderne 1) avant de s’emparer du reste de la population (phase des tribus postmodernes/postmoderne 2… vous suivez ;)).

Comme je le disais ici, les nerds en tant que tribu ont maintenant un statut à part, supérieur. C’est une méta-tribu qui se situe par essence à l’avant-garde du marché (comme la jeunesse, jusqu’à maintenant), en même temps qu’une classe conquérante. Elle a été opprimée par les « rockeurs » dans les années 70-80, avant de s’ériger comme tribu transcendantale dans les années 90, en prenant sa « revanche ».
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Les nerds sont une tribu au dessus des tribus.

Comme je le disais ici, la conscience sociologique supérieure du nerd lui a permis de mieux saisir la culture des tribus qui s’imposait au reste du monde à l’insu de la majorité.

Aujourd’hui, c’est paradoxal: les tribus sous leur forme pure se dissolvent en même temps que la tribalisation se généralise. Dans cette phase de dissolution, ce sont les nerds qui organisent la grande tribalisation de la population grâce à internet. C’est ce qui s’exprime notamment dans l’utopie de Burning man.

Avec l’avènement des nerds et la généralisation du tribalisme, nous assistons peut-être simplement à la fin de la jeunesse, de l’adolescence comme catégorie à part. Cette catégorie a été elle-même une création progressive du capitalisme, qui l’a érigée en « classe motrice du changement », aujourd’hui détrônée par les nerds, structurellement jeunes.

Mais que vont faire nos jeunes pour se différencier, à l’heure où grâce à la technique, les gens vont être jeunes jusqu’à la mort? Voilà une question qui glace le sang.