Fins de Tout, sur paysages postmodernes

 

J’ai eu des prises de tête grandioses, notamment sur Facebook, avec des gens qui me reprochent d’asséner à longueur de posts que notre époque est postmoderne. Notion floue ou périmée, disent certains. D’autres me disent que la postmodernité, c’était avant, quand l’histoire était finie… maintenant, avec la guerre contre le terrorisme, elle a recommencé, c’est le retour du tragique, fin du postmodernisme…

D’autres me disent que le terme postmoderne est flou, comme la philosophie postmoderne et que c’est déjà rentrer dans l’antichambre de la sophistique que de l’employer.

Il y a effectivement une confusion entre la postmodernité comme période supposée (la nôtre depuis les années 80) et comme mouvement de pensée (Derrida, Deleuze, Foucault, « cultural studies », studies tous azimuts, genrisme, etc. etc.). Les deux ont à voir, bien sûr.

Comme je suis plutôt nominaliste dans l’âme, je reste cool. S’ils ne veulent pas vivre dans un temps appelé « postmoderne », libre à eux. Il n’empêche qu’il y a de sacrées raisons pour justifier que le temps est et reste postmoderne. Je voulais ici les énumérer et les détailler sans pour autant être définitionniste à l’excès.

Car dans une démarche assez postmoderne et déridienne, je dirais que le concept post-moderne est autoexplicatif et même autopoïétique, se révélant pragmatiquement au fur et à mesure de l’expansion d’interstrate(s).

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Gif animé de Jacques Derrida, un peu le pape des postmodernes, inventeur/promoteur de la Déconstruction, « quasi-concept » qu’il déclarait souvent impossible à expliquer, un peu comme les voies impénétrables de Dieu dans la théologie.

 

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Mais il y a quelques points que je voulais souligner ici dans un esprit très pédagogique, définitionnel, sérieux:

-la fin du progrès/la fin de la rationalité

-la fin des grands récits (Lyotard)

-La fragmentation de la société individualiste

-la fin du travail

-l’ironie et le triomphe du marketing

-La fin des formes/la fin de l’art

Sur ce parcours je laisserai rôder l’ombre des philosophes postmodernes qui n’ont cessé d’accompagner ce devenir de l’humanité, l’ont justifié et adoubé de diverses façons, en premier lieu par une idée naïve et fausse de la liberté, qui petit à petit est devenue notre prison paradoxale.

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Modernus / fin de la rationalité

Si l’époque est post-moderne, c’est parce qu’elle se situe au delà du moderne. Mince, cela nous amène à nous demander ce qu’est le « moderne ». Etymologiquement, « moderne » nous vient du bas latin « modernus » qui veut dire « apparu récemment ». Attaché aux Lumières et à la renaissance, le projet moderne, selon wikipedia consiste à mettre la raison et la rationalité au centre du gouvernement du monde et de la société. Il est consubstantiellement lié au mythe du progrès.

Or, nous avons perdu ce mythe, et c’est tout l’objet de ce papier. La modernité et le progrès que conspuaient Baudelaire ou Heidegger comme un exil de l’être, sont maintenant assez uniformément considérés de la sorte par l’humanité.

Les symptômes de cette vision du monde pessimiste sont nombreux: la crise écologique, la crise économique et la crise en tant que mode propre d’existence de la société (voire mes posts sur la disruption). C’est la fin incontestable d’un horizon d’attente, d’une promesse pour le futur, d’une force de mobilisation commune, c’est à dire d’un grand récit.

Les philosophes postmodernes qui déconstruisent tout par instinct, misaient (Deleuze et Foucault) sur un renouvellement mystique qui serait permis par l’émancipation de tout… La réalité humaine devait se révéler à elle même, libérée de toutes ses déterminations (qui leur apparaissaient comme autant d’oppressions inconscientes, à mettre à jour et déconstruire). 50 ans plus tard, on ne peut que constater l’échec de l’utopie et les compromissions de cette pensée, qui se voulait singulière et intrépide, avec le conformisme le plus stupide et procédurier…

 

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Les 3 parrains postmodernes: Deleuze, Foucault et Derrida, sur fond de Mai 68, photomontage

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Lyotard et la fin des grands récits

Jean-François Lyotard (philosophe français classé parmi les « postmodernes », compagnon de Deleuze et Foucault, qui a lancé le concept de post-modernité dans la philo/socio) rattache la post-modernité à la fin du grand récit de l’émancipation individuelle et du progrès (social ou scientifique).

Années 80: le moteur de l’histoire cassé

Une fois que l’horizon du progrès s’est obscurci, le moteur de l’histoire était pour ainsi dire cassé. On peut situer ça entre les années 80 et aujourd’hui. C’était la fin de la société industrielle occidentale, la fin des trente glorieuses et le début du triomphe du marketing.

Consommation malheureuse/Progrès triste

Et l’on arrivait à la consommation malheureuse, où le marketing et la technologie suscite des comportements de plus en plus addictifs, le progrès triste, toutes choses que chacun perçoit aujourd’hui à l’oeil nu, sans besoin d’aucune statistique, rien qu’en parlant autour de soi, rien qu’en se consultant soi-même.

Zombification, consommation addictive, refus de voir un avenir trop sombre, aveuglement face à la réalité, voici ce que je lis dans les personnages pop aux yeux barrés d’un street artist marketteur comme Kaws (sans doute millionaire). L’icône de la « marque », la croix en X, représente universellement la négation, et, dans la signalétique informatique, l’extinction, la mise en off d’un item. On peut bien sûr en bon pop apocapypticien penser à la marque de la bête…

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Fragmentation de la société et de l’individu

Avec la fin des grands récits, s’effilochent les institutions et ensembles sociaux classiques pour faire advenir l’individu de la société individualiste. Les religions, nations, classes sociales, groupes, écoles de pensées se dissolvent en petites chapelles locales moins structurées, plus indépendantes,  sectes, catégories marketing, gangs  (genre Michel Maffesoli, Le temps des tribus). [Il n’est jamais inutile de rappeler comment cette fragmentation correspond temporellement (et en bien d’autres points d’ailleurs) avec l’avènement du marketing catégoriel dans les années 80]. C’était néanmoins, alors encore, l’ère de la postmodernité pépère de Lyotard en 1979.

Puis, progressivement, le processus s’est accéléré avec l’aide des techniques de communication (télévision, internet, smartphones, etc.), pour décomposer l’individu en attitudes, moods, humeurs, mimiques, etc. Ce sont les choses dont s’occupent actuellement les experts en neuromarketing… certains psychiatres et philosophes s’en alarment.

Ils voient dans ce processus de fragmentation la destruction de la responsabilité, de la confiance et donc de la société, à l’exemple de Bernard Stiegler, pourtant héritier de Derrida.

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Trois autoportraits de Francis Bacon (1909–1992), grand illustrateur de la fragmentation de la psyché individuelle.

[Au niveau individuel, l’utopie postmoderne promettait une libération des énergies créatrices par le dépassement de l’illusion de l’unité de la conscience… un peu comme le bouddhisme dont le développement dans l’espace occidental peut être facilement envisagé sous se même jour que la pensée post-moderne… Francis Bacon, comme Kwas, laisse transparaître les conséquences moins heureuses de ce processus]

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Réenchantement et marketing

Face à la déprime, la consommation malheureuse et les dommages liés é la fin du mythe du progrès, il faut réenchanter. La postmodernité, c’est aussi le moment du réenchantement. La triste nécessité du réenchantement, pris en charge de nos jours par le marketing et la com tout puissants. Ce réenchantement est de plus en plus disfonctionnel, puisqu’il se heurte aux penchants naturellement désenchanteurs de l’époque postmoderne. On a perdu la clé du consensus. Cela donne une nouvelle facette de la fragmentation des récits et des visions du monde, avec les accusations tous azimuts de fakes news, de manipulation ou de conspirationnisme.

Au conspirationnisme sont et seront de plus en plus assimilé par commodité ceux qui restent sceptiques face à la communication/marketing comme méthode universelle de gestion du monde.

Je ne vais pas revenir sur la concentration d’énergie qui s’investit dans le secteur de la gestion de la conscience (marketing/com/management), suscitée par la silicon Valley et les plus grandes concentrations de capitaux jamais envisagées, ni non plus sur les phantasmes que ce système Behemoth Leviathan cybernétique suscite dans notre imaginaire collectif dans les films et les romans.

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Beau Gif animé de Jean Baudrillard, seul philosophe français postmoderne qui s’est attelé à déconstruire la pensée postmoderne et la bigoterie de la gauche culturelle. Prophète de la « fin de la réalité », grand apocalypticien de la postmodernité, il fut à la fois inspiré et inspirateur de la science fiction.

 

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Fin du travail: du capitalisme de production à la société de consommation

La consommation sans production semble un état de dépendance déséquilibré au monde. Mais c’est l’horizon des habitants de l’occident désindustrialisé et robotisé, avec la fin du travail. On franchit un nouveau stade dans le détachement du substrat matériel de sa vie (et ses nécessités économiques). La révolution industrielle avait déjà arraché l’homme à la réalité de son travail comme le montre Marx (il explique que l’ouvrier prolétaire est un artisan à qui on a confisqué le contrôle et l’organisation de son propre travail).

Mais les choses se corsent… quand c’est le consommateur qui devient le moteur principal du capitalisme, ainsi que l’a expliqué très tôt Baudrillard dans La société de consommation (1970).

Marketing, hédonisme post-industriel et fin du réel

Le marketing est né lorsque dans les années 30 la production se tournait vers le consommateur pour se relancer. Mais le triomphe du marketing aura lieu dans les années 80, après les 30 glorieuses, avec l’avènement de la société individualiste, de consommation, le chômage (de masse) et… la société hédoniste. C’est là que le marketing va utiliser tous les idéaux d’émancipation de mai soixante huit pour s’immiscer de plus en plus profondément dans l’intimité de chacun. Détabouisation, désublimation répressive, surmoi antisurmoiïque (tu dois jouir!).

Refus de la métaphysique, de la morale, des nécessités biologiques

Le monde dans sa définition traditionnelle (comme dans sa définition moderne) représente l’équilibre entre les dangers et les opportunités qu’il représente, les peines et les plaisirs, les devoirs est les droits qu’il recèle pour l’homme. C. G. Jung s’est attaché à montrer comment ces oppositions sont communes à toutes les mythologies. En terme freudien, ces oppositions se résument à l’équilibre entre le principe de réalité (la loi, la réalité telle qu’elle est, le surmoi, le père) et le principe de plaisir (les fantasmes, le désir, la mère). On trouve dans tous les systèmes religieux, philosophiques, psychanalytiques, la nécessité d’un tel équilibre.

Mais les philosophies post-modernes de Deleuze, Foucault et Derrida ont voulu rompre radicalement avec cette morale de l’échange symbolique attachée à ces visions traditionnelles qu’avait conservées l’ère moderne. Tout se faisait dans la grande vague révolutionnaire de mai 68, selon l’idéal de la table rase, pris dans un enthousiasme révolutionnaire compréhensible. « Soyons réaliste, demandons l’impossible », slogan typique de l’époque…. On pensait se libérer de la réalité comme d’une oppression. Les postmodernes vont inscrire ces exigences dans leur rhétorique et petit à petit corrompre toute l’intelligentsia occidentale.

Car aujourd’hui avec le recul, apparaît clairement l’échec de ces utopies gargantuesques. De même quâpparaît la complicité entre la pensée postmoderne / émancipationniste de gauche et  le marketing (doublée du phénoménal aveuglement de cette pensée, incapable de voir sa fonction, son idiotie utile, dans le système capitaliste hédoniste [ou ne voulant pas la voir]).

Les élites héritières de mai soixante huit se sont compromises avec le capitalisme dans les années 80 et 90 en devenant ses nouveaux cadres: marketteurs, communicants, philosophes postmodernes ou médiateurs socioculturels.

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Karl Marx en dissolution.

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Retour du refoulé

Mais l’ancienne morale, le vieil éthos attaché à l’échange traditionnel entre le donner et le rendre, entre le bien et le mal subsiste quelque part et remonte sans arrêt comme le retour du refoulé. Donc l’homme postmoderne (occidental en particulier, mais cela s’étend partout) est hanté par l’idée que l’abondance des biens disponibles sans contrepartie est un piège existentiel, comme l’île de la magicienne Circé de l’Odyssée, ou le luna-park de Pinocchio où les enfants se transforment en ânes. There is no free meal, comme disent les anglo-saxons.

 

Et je retombe sur mes pattes en revenant au le marketing comme processus hégémonique qui ronge la vie, dont nous parlent nos meilleurs oracles, les auteurs de science-fiction notamment.

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L’ironie, la valeur suprême

La postmodernité est le moment ou la société capitaliste occidentale, après avoir basculé d’une société de production à une société de consommation, en prend conscience, en est gênée, puis en ricane. D’où l’ironie comme forme de pensée majeure chez l’occidental postmoderne, par laquelle il exprime naturellement son détachement à sa propre existence, non nécessaire et superficielle (à l’inverse de l’homme traditionnel et l’homme moderne qui lient leurs existences à un sens supérieur inscrit dans le monde par l’intermédiaire de grands récits, d’institutions, de l’équilibre de l’échange symbolique et économique entre production et consommation, entre réalité et imagination)…

Reflux des utopies de 68

La post-modernité, c’est en même temps le reflux des idées utopistes de soixante huit (et ceux qui les incarnaient) dans le marketing, la publicité, comme nous l’évoquions plus haut avec le recyclage des élites issues de mai 68. C’est la récupération du rêve d’émancipation libertaire par le marché. Autant dire un cruel désenchantement. Peut-être l’ultime désenchantement.

L’ironie et le détachement caractérisent les élites post-modernes, intensément travaillées par la contradiction entre les idéaux perdus de mai-soixante huit et leurs compromissions variées. Cette ironie a pris une valeur en soi pour devenir le mode d’être aristocratique de ceux qui se situent au sommet de la hiérarchie d’un système sans justification, celle du trader blasé, et surtout du publicitaire/marketeur/gestionnaire de la conscience.

Elle est une valeur suprême dans la jeunesse qui subit en première ligne la transformation anthropologique.

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L’ère de toutes les fins

Avec la fin des grands récits, sous l’influence de la philosophie post-moderne, on va s’acharner progressivement à constater la fin de tout: histoire, esthétique, art, occident, sexualité, humanisme, vérité, réalité, etc.

Le constate-t-on? Le provoque-t-on? En tout cas, on accompagne le mouvement de dissolution générale. Avons nous d’autre choix que de voir l’énergie du croire, celle de la confiance être réduites à néant, et ainsi se dissoudre tout ce qui repose sur cette confiance (à peu près tout).

En un sens c’est bien la fin de l’histoire (annoncée par Francis Fukuyama en 1991, sur les traces de Hegel et Marx) que le système cybernétique de gestion souple que nous voyons se construire, qui favorise l’intégration programmée à l’avance de toute contestation dans le système: révolte spectacularisée dans laquelle la « jeunesse » est spécialisée, stars de la révolte, art contemporain « dérangeant »,  terrorisme.

 

 

Héros contemporains, mélange de révolte et d’ironie, selon des proportions variées.

 

La valeur « révolte », héritée de 68, est presque au sommet de notre panthéon, car elle est relativisée, intégrée et corsetée dans des formes spectacularisées/marchandisées, et tempérée à un niveau supérieur par l’esprit d’ironie, valeur suprême, par quoi sont intégrées toutes les contradictions et compromis. Sous la férule neutralisante de l’ironie, la révolte s’affranchit de toute nécessité de cohérence logique (qui devrait rattacher la révolte à un but). Elle est ainsi en synergie totale avec le processus de disruption exponentielle qu’est le capitalisme, processus de mise en circulation de tout. Même si la « révolte contre le capitalisme » est très en vogue, elle est en permanence neutralisée par ses propres contradictions (impossibilité de s’organiser, de créer un leadership, de cristalliser une volonté collective dans des formes qui contrediraient les exigences démesurées de la valeur liberté ayant pris le pas sur toutes les autres, soumission en dernière instance au relativisme et à l’esprit d’ironie qui surplombent tout).

Banksy et Obey… 2 artistes en pointe de la révolte institutionnalisée dans le marketing et l’art contemporain, grand vendeurs de T-shirts et autres « goodies »… qui ne doivent plus vivre la vie de bohème dont parle la chanson depuis longtemps… même si Banksy vit dans l’anonymat. (Ici mon petit sonnet sur Obey)

 

La gestion cybernétique suscite ainsi une dialectique hégélienne plate, où le système et sa négation s’équilibrent sans cesse et en permanence, simultanément, non plus dans le processus historique que décrivait Hegel ou Marx.  C’est juste assez l’apocalypse en permanence pour que tout le monde se tienne tranquille, pas trop non plus, pour que les affaires continuent à tourner.

Tout cela était déjà dénoncé par le correspondant du Monde en 1948 dans un compte rendu sur les conférences Macy à New York qui marquent les débuts de la démarche unificatrice de la cybernétique dans les sciences molles et dures. Le journaliste voyait avec raison dans la naissance de la cybernétique exactement ce que en décrivait Aldous Huxley dans Le Meilleur des Mondes, soit un mode de clôture du devenir humain par gestion et anticipation technique.

Aldous Huxley était un des grands promoteur de la cybernétique et du LSD. Un grand cynique, visionnaire certes, mais dont l’ambiguïté reste largement inconnue du grand public.

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La fin de l’art, l’épuisement des formes

Parmi tous les apocalypses et fins prononcées dans l’ère postmoderne, ma préférée est la fin de l’art, qu’ont annoncée maints critiques et analystes, dont Arthur Danto, dans un livre de 1995. Un an plus tard, dans un autre contexte, un philosophe classé dans les « postmoderne » », french theorist » qui fut paradoxalement aussi un des premiers à critiquer la « pensée postmoderne », Jean Baudrillard, déclarait dans une tribune de Libération que l’art contemporain était nul. Ce constat pourrait s’étendre à d’autres champs de la société que l’art contemporain. Le monde post-moderne, qui se vide de son sens, est toujours soupçonné et soupçonnable de nullité.

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L’urinoir de Duchamps. En 1917, Marcel Duchamps présente son urinoir à la foire de la Société des Artistes Indépendants à New York. Geste inaugural de l' »art contemporain » qui questionne le statut de l’art, de l’artiste et leur légitimité. Presque tout l’art contemporain consiste en une compulsion de répétition stérile du geste potache de Marcel Duchamps.

 

Je sors le terme décadence… que la gauche culturelle (issue de la pensée postmoderne) a toujours conjuré de toutes ses forces. C’est bien pourtant l’épuisement de lui-même que l’art contemporain s’acharne à documenter, commenter et mettre en scène (à peu près 60% de ses outputs, selon les calculs d’interstrate(s))… sa propre fin, métaphore de l’occident, métaphore de la mondialisation, et de tous les processus qui vont à leur fin ou qui mériteraient d’y aller.

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Merde d’artiste (1961)… une oeuvre emblématique de Piero Manzoni, consistant en 90 boîtes de conserve d’excréments de l’artiste. Les boîtes posent des problèmes aux différents musées car avec le temps elles fuient. On ne sait pas trop si  « dérangeant » (puanteur, hygiène, difficulté à conserver) et l’éphémère rendent l’oeuvre plus précieuse ou la déprécie au contraire (détails sur la page wikipedia).

 

Le questionnement interminable et généralisé sur la fin de tout, particulièrement présent dans l’art, est en soi un symptôme de décadence. Poser la question c’est déjà constater la fin d’une évidence, son effacement progressif dans le devenir humain.

Ce questionnement métaphysique, propres aux métastases de la pensée postmoderne, ressemble fort aux répercutions lointaines des interrogations d’Oswald Spengler, philosophe nietzschéen décadentiste étiqueté réactionnaire, qui déjà en 1913 pensait constater Le déclin de l’Occident.

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Soupe Campbell, Andy Wharol, 1962

Andy Wharol a beaucoup fait pour faire fusionner l’Art Contemporain avec le Marketing et pour la déconstruction de la distinction haute culture/basse culture

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Marilyn Diptych, A. Wharol, 1962

 

Dans son article, Baudrillard accusait l’art contemporain de complot, de délit d’initié… l’art tourne à vide sur les anciennes valeurs qu’il a produites au XXème siècle à partir de Duchamps et son ready-made. Ces valeurs sont celles de la nouveauté et peut-être mieux, les valeurs (négatives) de déconstruction/démystification des formes passées. (La « déconstruction », est bien sûr un concept étendard de la pensée postmoderne et sous ses airs d’objectivité analytiques, dissimule souvent une pulsion de destruction révolutionnaire, celle-là même que nous nous parlions comme d’une composante essentielle de l’ethos de  hédoniste de l’ère de la consommation).

Derrière la prétention d’atteindre à une vérité supérieure, voire à la scientificité (Derrida dans beaucoup de ses livres se réclame de la science!) on perçoit un a priori idéologique et esthétique pour la révolte, le dérangeant, le changement qui réunit les postmodernes et les suppôts du capitalisme de disruption dans leur amour naïf ou intéressé de la liberté.

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Le sapin de Noël/ »plug anal » de John McCarthy sur la place Vendôme, qui a fait scandale il y a 1 an… Objet symptomatique de l’analité latente, stérile, de la nécessité de combler le vide tellement propre à l’art contemporain et à la pensée postmoderne.

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Dans l’architecture, l’origine du terme « postmoderne »

La tendance post-moderne dans l’art plastique et dans l’architecture (ces derniers ont parlé les premiers de style postmoderne), est en soi un constat d’impossibilité de créer rien de nouveau, autrement dit la fin des formes. Le courant architectural postmoderne institue la pratique de l’éclectisme, qui consiste à puiser dans les anciennes formes, mais pas pour y revenir et s’y régénérer, comme c’était le cas avec le néo-classicisme ou les emprunts de l’Art nouveau. Non, ici, on mélange pour mélanger, créer des contrastes, choquer, peut-être profaner, du moins ricaner des sacralités et métaphysiques qui s’inscrivaient dans les anciennes formes.

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Le mouvement post-moderne est apparu dans l’architecture en premier lieu parce que cet art est tributaire des pouvoirs en place qui l’ont toujours utilisée pour inscrire les grands récits sur lesquels ils reposaient. Le mouvement moderne est le dernier projet cohérent qui inscrivait dans l’architecture un récit et un horizon commun.

 

Ci-dessous la « Piazza d’Italia », espèce d’évocation en carton pâte de l’Italie classique par  réalisée en 1978 à la Nouvelle Orléeans par Charles Willard Moore, un des chefs de file du mouvement postmoderne en architecture. Ironie maximale, on crée du toc volontairement, typiquement postmoderne…

 

C’est aujourd’hui la structure économique du monde qui jette un soupçon de corruption sur toute forme produite, à l’heure du calcul infinitésimal des désirs. L’esthétique a été prise en charge massivement pas les marketteurs et les gestionnaires de la conscience.   En 2017, l’art a effectivement fusionné avec la communication et le marketing. Ce sont les mêmes personnes qui les produisent, les diffusent et voguent de l’un à l’autre (certes les artistes sont plus haut dans la hiérarchie, mais c’est le même monde, les mêmes valeurs, déclinées sous une forme plus ou moins contestataire… plus chez les jeunes artistes pauvres, moins chez les papes de l’art contemporain). Jeff Koons et Damian Hirst sont les rois du marketing et de l’art, milliardaires de surcroit, comme ceux qui achètent leurs oeuvres et y spéculent.

Malaise face à l’entre soi, la corruption des « élites » et la spéculation boursière…

 

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Philosophes postmodernes et prophètes du chaos

En filigranne, j’ai essayé dans ce papier de montrer comment les philosophes postmodernes (Derrida, Deleuze, Foucault) ont soigneusement accompagné le processus de dissolution de notre modernité (processus qui peut s’appeler post-modernité).

Qu’ont-ils fait? ils ont lâché leurs instincts de destruction sur tout ce qui, hérité de la tradition honnie, était censé aliéner l’humanité et dont elle devait être émancipée, selon une idée fausse et hallucinée de la liberté.

C’était leur côté marxiste, et il se limitait à ça, en évitant la plupart du temps de parler de classes sociales ou d’exploitation, ce qui était très pratique pour le capitalisme. Selon eux, l’émancipation était d’abord celle de l’individu et des minorités, ce qui correspond parfaitement au projet de division catégorielle du nouveau capitalisme des années 80. Reagan et Deleuze, même combat…

Mais le discours faussement émancipateur étaient déjà celui du marketing à sa naissance dans les années 1920. Edward Bernays, père du marketing annonçait dans Propaganda que le marché devait favoriser la fin des structures traditionnelles pour agir plus directement sur le consommateur. Les post-modernes ont mis tout leur talent réthorique à réenchanter (encore) le mythe du progrès dont à vrai dire Nietzsche et Spengler avaient tôt annoncé l’épuisement.

Ils l’ont réenchanté, précisémenent en dissimulant leur soif de destruction, leurs tendances nihilistes et celles du capitalisme, avec des utopies qui se sont révélées au bout de 40 ans à peu près entièrement stériles: lignes de fuite et rhizomes pour Deleuze, hétéronomies pour Foucault, dérive mystique à la recherche du sens introuvable pour Derrida. Il n’en est sorti qu’un embrouillement généralisé, des jargons professionnels destinés à enfumer les bobos et leur laver le cerveau chaque jour (sur France-culture à midi, dans les services sociaux, la pédagogie, le marketing, les start-up, chez les nouveaux rebelles, etc).

Pour quelqu’un qui a passablement baigné dans cette pensée, il est ainsi aisé de retracer dans les discours creux des fonctionnaires de l’art contemporain comme dans ceux des membres du parti socialiste français des concepts derridiens foucaldiens ou deleuziens transformés en paravents du vide. La pensée postmoderne, qui prend ses origine dans Marx a effectivement servi de matrice à une langue de bois qui n’a souvent rien à envier à celle qui existait en Union Soviétique. Elle a participé à créer dans la population, notamment chez les « intellectuels » devenus les nouveaux prolétaires de l’esprit, un état mental paresseux et angoissé.

Deleuze certes parlait de sociétés de contrôle et avait bien conscience de la congruence entre un de ses concepts dada, la déterritorialisation, et l’action du capitalisme. Mais il n’y voyait aucune raison de ne pas l’enfourcher le plus souvent possible. Car même s’il s’alignait sur l’idéologie et l’action du nouveau capitalisme financier, il en était sûr, il y aurait bien des lignes de fuites, des moments où l’on sort de la spirale pour se lancer dans une ligne nouvelle, émergente, authentique, une singularité, une émancipation, à l’insu du plein gré du système capitaliste.

D’ailleurs il en voyait partout des lignes de fuites. C’était un rêveur, avant toute chose. Pour nous, à l’évidence, tout ça n’a plus beaucoup de sens. Nous vivons (encore) dans la postmodernité triste.

C’est seulement quand tout l’héritage de la modernité, l’égalité de droit, la raison, la logique, la liberté seront complètement oblitérés, autrement dit lorsque nous vivrons dans une société inégalitaire, juridiquement organisée comme telle, en castes, régie par une technique qui se sera complètement drapée dans l’antique sacralité de la religion, autrement dit Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley, que nous serons dans autre chose que la postmodernité, ce long effacement progressif de la modernité.

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Traité d’alchimie Steampunk: Comment réenchanter le futur (avec de la vapeur)?

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Petit rappel de quelques vérités cachée qui ont été mises à jour rien que pour vous par interstrate(s):
 

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La technique est une intoxication. Comme elle est une projection mimétique de nous-mêmes qui prend Read more…

Mon  séjour en prison Facebook

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J’avais trop posté, trop vite et trop répétitivement sur différents groupes facebook plus ou moins concernés par mes obsessions théoriques et pratiques. Pulsion marketing. Ca devait mal se terminer…

J’avais trop posté, sur trop de forums et soudain, Facebook m’a stoppé. Stoppé dans mon élan de communication virale tous azimuts. J’ai d’abord reçu un message standard qui me dit que j’avais l’air suspect. Je crois qu’ils ont même insinué que j’étais peut-être un robot. Un joli comble.

Mon sang ne fait qu’un tour, vous pensez… un robot qui me traite de robot…

…Et puis un message qui suit le précédent, me signifiant que par sécurité mon compte va être bloqué pendant 72 heures, le temps de vérifier Read more…

Le jeune à la casquette Obey (petit sonnet)

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Jeune! Par ta casquette Obey
Exprime la conscience d’être
L’exploité des temps post-modernes
Qui discerne le faux du vrai.

Read more…

La morale du marketing – L’auto-intoxication

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Il y a une figure obligée de tout cours de marketing ( RP, com ou pnl itou) de premier niveau: celle de la question de la manipulation. À un moment donné, le formateur va aborder le problème du bien et du mal. Il va (se) demander si tout ça ce n’est pas de la manipulation…

Les élèves, sommés de s’exprimer par cette question, diront chacun à leur tour et d’un air incertain, que pas vraiment, mais un peu quand même, enfin, pas sûr (on voit là la position structurellement incertaine, voire humiliée [rendu humble] de l’individu, face à l’expert). Le formateur, déculpabisant, leur expliquera ensuite, que oui, c’est de la manipulation. Mais que ce n’est pas mal, parce que c’est comme dans plein de situation de la vie de tout être humain. Exemple la drague, la rencontre: on essaie bien de se montrer sous son meilleur jour, naturellement, on fait de la com. On sélectionne certains détails qui nous sont favorables, on tait ceux qu’on préfère taire… Bref, on se vend.

Après certains formateurs aventureux évoquent Eve et la pomme: est-ce que ce n’était pas, pour le serpent, du marketing que de convaincre Eve? Marketing pour celle-ci de convaincre Adam? Ironie de ces exemples qui évoquent la morale, Read more…

Transhumanisme: le rhizome pourrit par le centre [Deleuze et Darwin]

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Je parlais il y a quelque temps de 2 types de réseaux que revoici:

Celui d’avant, le bon vieux réseau décentralisé, avec ses « centres divers plus ou moins importants qui constituent une hiérarchie entre les unités qui se modifie selon les actions des uns et des autres » et le nouveau réseau, méchant, totalitaire, orwellien à la Uber, le modèle du réseau hypercentralisé, avec « un acteur dominant au centre qui se relie directement à toutes les unités isolées », modèle que l’on peut rapprocher de la prison panoptique (Bentham et Foucault), où un gardien se trouve au centre et peut observer tous les prisonniers dans leurs cellules en même temps.

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Plan de la prison panoptique, selon l’idée du philosophe et planificateur Jeremy Bentham (1748-1832), repris par Michel Foucault (1936-1984) pour décrire le contrôle exercé par l’état moderne à travers ses institutions (école, prison, hôpital, statistiques, etc.)


 
 

A la suite de ce post sur Uber, j’ai eu pas mal de discussion avec certains d’entre vous, notamment des informaticiens. Ils étaient énervés de cette opposition radicale que je faisais entre ces 2 modèles pour expliquer Read more…

Transhumanisme: le fond sectaire de la Silicon Valley [Prométhée et l’Apocalypse]

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Pour les sectes gnostiques, en particulier le manichéisme des premiers siècles, le monde matériel est une prison diabolique où l’âme divine de chacun d’entre nous a chuté.  (Olivia Gazalé, citée sur l’entrée « gnostique » de wikipedia)

 
Dans le précédent post, nous avons vu comment l’économie traditionnelle est siphonnée par la Silicon Valley. Maintenant, nous allons voir comment elle réinvestit ce qu’elle absorbe dans une sorte de religion, le transhumanisme, qu’elle professe à travers tous les canaux de communication qu’elle a achetés ou subordonnés. Et nous verrons comment cette utopie crypto-religieuse sert à séduire les milliardaires qui du coup se pressent pour la financer et la faire advenir.
 

La concentration du capital par le haut

L’autre versant de la concentration du capital par la Silicon Valley est effectivement la participation massive de tous les hyper-riches du monde au Read more…