L’art conspirationniste… tentative de Conspiracy Studies (biennale de Venise 2017, épisode 3)

 

Multidimensional Entities Cut Up Their Avatars Before Evacuation from Planet Earth.

Multidimensional Entities Cut Up Their Avatars Before Evacuation from Planet Earth. Multiples entités tronçonnant leurs avatars avant l’évacuation de la planète terre, 2017, Miķelis Fišers, gravure sur bois peint, 21 x 29,5 cm.

Deux des oeuvres qui m’ont le plus frappé dans cette biennale de Venise 2017 sont bien classables dans ce qu’on appellera la culture conspirationniste, celle de Grisha Bruskin pour la Russie et celle de Miķelis Fišers pour la Lettonie.

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La sous-culture conspirationniste est une des composantes de l’éventail des sous-cultures dans la société post-moderne.

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Cette culture populaire est recyclée par l’art contemporain, qui -si souvent- se fait anthropologue anthropophage, dans son errance désepérée en quête de nouveauté.

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Installation de Grisha Bruskin… Masses humaines organisées en formes symboliques, sous la tutelle de divinités transhumanistes, de militaires, d’avions, d’ovnis, d’objets ésotériques: pyramides, compas, tour de Babel. Tout le folklore de la « culture conspirationniste » organisé en une image du monde… Formes issues des anciennes civilisations, syncrétisme intégrant l’art russe des icônes, la Kabale, les anciennes civilisations, la technologie, alambics et cornues de l’alchimie…

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L »exposition de Grisha Bruskin dans le pavillon russe, « Scene change » s’insére dans une exposition collective nommée Theatrum Orbis, le théâtre du monde. La Strate d’or va sans condition cette exposition (Bruskin), dont la créativité et l’élégance plastique sont au service d’une richesse conceptuelle visiblement alimentée à de nombreuses sources historiques et philosophiques (pour dire que l’art conceptuel peut être un art de qualité:)).

Scene Change illustre bien tous les problèmes que j’aborde sur interstrate: le contrôle social, la dystopie, le retour de l’ésotérismeet de l’alchimie, le changement technique/culturel/politique, la crise post-moderne y relative et, bien sûr, l’incontournable apocalypticisme ambiant.

Postmoderne par ecclectisme, Scene Change entend écraser toute l’histoire pour en agréger tous les éléments dans un théâtre du monde (theatrum orbis), théâtre total qui abolit temps et logique, mais dans une cohérence esthétique unifiée par l’esprit ésotérique pop.

Celui-ci nous ramène bien en dernier ressort à l’alchimie, source ésotérique de la science occidentale. Cette science fut la concurrente victorieuse de l’Eglise, comme je le racontais au précédent post. En notre époque où le rationalisme vacille, l’ésotérisme semble remonter à la surface et suinte par toutes les marges, comme un retour du refoulé.

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Conspirationnisme: symptômes et pathologies

Le concept fourre-tout de conspirationnisme mériterait des volumes à lui tout seul. Symptôme double: d’abord il dit la sécession cognitive postmoderne, le discrédit des médias, des élites et des grands récits.

Dans une certaine rhétorique, le terme « conspirationnisme » stigmatise et disqualifie l’autre taxé de paranoïa. Selon la didactique mise en place par Le monde (aussi celle qui soutenu aussi les législations anti-fake news) nous aurions affaire à de grands enfants incapables de penser rationnellement, des égarés, des gens atteints par une pathologie cognitive grave qu’il faudrait soigner…

Reptilians Heal Sterilized Mermaids from Depression on the Sinai Peninsula.

Reptilians Heal Sterilized Mermaids from Depression on the Sinai Peninsula. Reptiliens soignant des sirènes stérilisées sur la péninsule du Sinaï, 2017, Miķelis Fišers, gravure sur bois peint, 21 x 29,5 cm.

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Une vision postmoderne du complotisme

Mais pourquoi, au lieu de les psychologiser, de les pathologiser, ne pas considérer les amateurs de complots comme des gens qui aiment rêver, altérer leur mode de compréhension par jeu, expérimenter quelque chose d’autre, s’exprimer d’une autre façon? Des artistes?

C’est la lecture postmoderne du consirationnisme que fait John Fiske, l’un des fondateurs des Cultural Studies. Fiske s’est insurgé contre la théorie de l’aliénation médiatique (d’origine marxiste), selon laquelle la télévision serait un mode d’abrutissement général des masses. John Fiske fait partie de ces chercheurs postmarxistes/postmodernes qui ont cherché dans le foisonnement de la consommation une production culturelle indument rejetée par les marxistes comme par les classiques. Ainsi, le supermarché n’était plus pour lui un lieu de reproduction du pouvoir capitaliste, mais un terrain de combat symbolique où les gens exerçaient une une résistance culturelle voire… menaient une guérilla anticapitaliste! Dans le même ordre d’idée, les séries comme Dallas ou Dinasty permettaient aux gens d’exercer une créativité interprétative et existentielle que Fiske a signalée, analysée et sans doute grandement surestimée. (Une intuition sûre me dit que pourtant que les supermarchés et les malls demeurent avant tout des lieux d’abrutissement.)

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Conspirationnisme dans l’hypermarché culturel

Aujourd’hui, les artistes (le cinéma, les dessins animés, l’art contemporain, les chanteurs) s’approprient les thèmes de la conspiration et en font des signes d’ironie, un clin d’oeil complice, narquois ou menaçant.

Stars divinisées/démonisées, pyramides de tout style, oeil de la providence, références à Babylone ou à l’Egypte; la musique, comme les dessins animés (les Simpsons) et la culture avant-gardiste (Burning man festival) se gorgent de symboles ésotériques… C’est le théâtre du monde que représente Bruskin. Edward Bernays, théoricien du contrôle social par le marketing, neveu de Freud, expliquait en 1929 que les démocraties marché avec leur star system fonctionnaient un peu comme des théocraties antiques, avec des idoles, des grandes cérémonies et des engouements irrationnels suscités par les prêtres du marketing.

On ne saurait sérieusement suivre Fiske et considérer la culture conspirationniste comme de la résistance. Au contraire, il apparait évident que cette culture s’inscrit dans un grand magma capitaliste postmoderne où les différences ne sont plus que des éléments de segmentation marketing. Multiplication des niches, fragmentation des consommateurs, des modes de vies et des récit. D’où là généralisation du relativisme, le règne de l’ironie, la « postmodernité » et… le complotisme.

Toutes ces choses sont des symptômes du capitalisme avancé, déjà prévues par des visionnaires comme Friedrich Nietzsche ou Alexis de Tocqueville au XIXème siècle, et plus tard bien documentées Jean Baudrillard, cité par Bruskin dans le texte qu’il nous adresse sur son exposition.

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« Les savoir officiels ou marginaux, scientifiques ou populaires fusionnent dans la cornue du creuset de l’alchimiste, entamant le Grand Oeuvre consistant à renvoyer le texte au chaos éternel. » Ainsi se termine le texte explicatif de l’artiste.

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Contrôle social et contrôle mental

Outre l’éclectisme cannibale, la lettre souligne l’importance du contrôle social, de la manipulation mentale dans une société apocalyptique postrationnelle comme la nôtre.

Est évoquée à ce propos la symbolique de l’automate, thème qui traverse la littérature depuis l’antiquité jusqu’à nos jours et relie tous nos thèmes: alchimie, ésotérisme, manipulation, naissance de la science, transhumanisme… Trépieds magiques et servantes mécaniques d’Héphaistos, Gollem, Turc mécanique, zombie… autant de créatures qui disent la puissance démiurgique de l’homme, magique et/ou technique.

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Terrorisme et contrôle social

Autre thème omniprésent: le terrorisme. Le bébé mécanique, comme les deux entités du dessus de la mosaïque ci-dessus, portent des ceintures d’explosifs. Sur l’image ci-dessous, on voit qu’en fait tous les personnages/divinités/mutants ont des ceintures d’explosif.

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Toujours dans la lettre au spectateur, Bruskin voit dans le terrorisme une force en présence qui participe à la cohésion de la société alchimique/systémique qu’il décrit, au contrôle mental de la population, symbolisé par l’automate et les foules mimétiques.

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Armée, terrorisme et régulation sociale

Dans cet ordre d’idée alchimique, le double inversé du terroriste est présent sous la forme des militaires.

Il est piquant de rajouter que tout ceci est sponsorisé par le ministère de la culture russe et de grandes firmes nationales. L’armée et les services secrets ont avec les terroristes, en Russie comme dans le monde ocidental, un rapport de complicité dialectique, de même qu’en occident.

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Empire russe vs Empire global

Cependant, les médias russes proches du Kremlin (dont certains comme Sputnik sponsorisent l’exposition), accusent fréquemment l’Occident (Otan, USA, etc.) de manipuler activement les terroristes (en Syrie, notamment). En retour, les médias occidentaux taxent ces médias prorusses de complotisme. Ainsi fonctionne l’alchimie de l’info globalisée;)

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Emblème de la polysémie sarcastique de Bruskin, cet aigle mécanique à deux têtes, avec les masses humaines orwelliennes à ses pieds, rappelle furieusement l’aigle à deux têtes des armoiries de l’empire russe. Mais Bruskin, toujours dans sa lettre entend le rattacher à l’empire entendu au sens de l’empire global dont parlait Aldous Huxley, Toni Negri, ou même H.G. Welles qui inventa l’expression culte « Nouvel Ordre Mondial ».

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Aigle à 2 tête de l’Empire russe repris sur l’étendard présidentiel russe, depuis 1994).

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Reptiles et extraterrestres:

Un thème favori de la culture conspirationniste est celui des reptiles ou des extra-terrestres qui auraient infiltré la société pour nous contrôler. Ceci se réfère peut-être à la série V, ou au film They live, de John Carpenter. En tout cas, cela prend place en droite ligne dans l’histoire des films d’extraterrestres qui ont servi d’illustration à la hantise anti-soviétique des années 50 durant le Maccarthysme aux Etats-Unis (et le Maccarthysme fut un moment séminal pour le conspirationnisme US).

Je termine ce post avec une sélection de la série de gravure de Miķelis Fišers, dont le nom, maintenant que je l’écris et l’observe, titille mon âme symboliste (ou conspirationniste, allez savoir) par sa queue et ses cornes diacritiques;)

Voilà une oeuvre bien post-moderne, qui certes explore le dérisoire, mais joliment ironique, drôle et littéraire (les titres font partie intégrante de l’oeuvre).

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Aliens Force Musicians to Defecate in the Orchestra Pit at the Metropolitan Opera, NY.

Forces extraterrestres obligent les musiciens à déféquer dans la fosse de l’orquestre.

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Guided Shopping Tour for Extraterrestrials at Champs-Élysées, Paris

Promenade de shopping pour extraterrestre aux Champs-ELysées, Paris

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Giant Grasshoppers Massacre Tourists by the Pyramids of Giza

Des sauterelles géantes massacrent les touristes devant les pyramides de Giza

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C’est très drôle, cet art qui ne se prend pas au sérieux. Problèmes cruciaux de ce monde en crise abordés sous l’angle du bestiaire conspirationiste apocalyptique. Et avec un style de faux potache qui nous rappelle que le conspirationnisme est aussi une culture largement partagée chez les adolescents et les nerds (l’avenir du monde). Il faut dire que la présentation léchée accentue l’effet grinçant des gravures:

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Reptilians Harvest Body-Worms on Collective Ayahuasca Ceremony.

Reptiliens cultivant des vers parasites lors d’une cérémonie d’ayahuasca.

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Extraterrestrials Monitor Humanitarian Crisis In the Oligarch Organ Warehouse.

Extraterrestres « monitorant » une crise humanitaire dans la banque d’organes d’un oligarque

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Fallen Angels Humiliate Unfaithful Preachers on the Fourth Circle of Hell.

Anges déchus humiliant des prêtres infidèles dans le quatrième cercle de l’enfer.

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Gonluzion: l’art contemporain est-il contrôle?

Comme tout art dit quelque chose sur lui-même, l’art conspirationniste dit sûrement quelque chose de l’art contemporain, de l’art d’aujourd’hui.

Sans doute parle-t-il des immenses puissances et hégémonies économico-financières qui le soutiennent? De la façon dont ce marché du kitch et de l’ironie, miroir de la mentalité des milliardaires qui le soutiennent, a phagocyté presque tout l’espace public de l’art et l’a pour ainsi dire transformé en marketing? …en a fait l’avant-garde du marketing ?

Et le fait que ces oeuvres d’art markettées soient tout autant un formidable moyen d’optimisation fiscale et de transfert occulte de fond laisse entrevoir une économie globale et systémique de la corruption esthétique autant que financière, vision globale qui peut être taxée de complotisme ou de réalisme, selon l’humeur.

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Trois cornues qui évoquent une alchimie secrète des concepts et des tendances. La conspiration de l’art en vase clos d’un côté (montrant l’impasse esthétique postmoderne). De l’autre, les spectres de de Marx (référence à Derrida) qui viennent saturer plus haut la crise de la philosophie occidentale

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La multiplication des christs en putréfaction, par Roberto Cuoghi (Biennale de Venise 2017, épisode 2)

Le choc est rare, et l’art contemporain le recherche désespérément. Comment choquer encore, dans un monde complètement désacralisé? Le choc est un critères esthétique qui s’est affirmé dans la société du spectacle, suite à l’effacement de la valeur beauté, et particulièrement à la suite de l’acte iconoclaste de Marcel Duchamps Read more…

Biennale de Venise 2017: Sectes, contre-culture et art contemporain

Certes l’art contemporain est nul. Ca ne m’empêche pas de m’en repaître, comme il y a quelques jours à la Biennale de Venise 2017, qui clôt ses portes aujourd’hui… Je suis un pervers. Mais je suis un pervers conscient, à l’inverse de la majorité Read more…

La déesse schizo de la com

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La com, c’est le blob qui dévore le monde. Agressive, sûre d’elle et versatile. Subrepticement, elle s’insinue dans le monde, en reconfigure la subjectivité collective, le dévore. C’est une femme… une belle fille qui se détache sur la croix suisse, sur une invitation qui ressemble à un billet de banque suisse… Un christ, un messie contemporain, dont il convient d’étudier attentivement le discours Read more…

¿Mais où va donc le Street Art?

Dans l’ère des tribus, il est difficile de savoir où vont les flux, mais il est sûr qu’on est dans une sorte de dissolution (dédicace à tous les alchimistes). Tout se désintègre grâce à des coagulations fragmentaires (genre le street art, les tektoniks, le mouvement des « unicorns« ) qui dissolvent les anciennes coagulations, les ensembles plus anciens, plus institués comme l’art, la nation, la famille (je caricature pour me faire comprendre).

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Ouroboros Street-Art et Pop, le serpent/donuts qui se mord la queue. L’ouroboros est le symbole de l’alchimie. Il représente aussi l’éternel retour (« time is a flat circle »), par delà les processus de transformations de la matières (dissolution et coagulation, selon la tradition alchimique immémoriale). 

 

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Le 8 septembre dernier, j’ai visité une exposition intéressante qui a lieu pendant 6 mois à l’Aérosol, un grand entrepôt parisien dans le XVIIIème arrondissement Read more…

Le « tournant affectif » des neurosciences (ou la prolétarisation mentale)

 

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Peinture de Michael Page, détail

 

« Tournant affectif »… Encore une arnaque, bien sûr. Mais personne à part moi ne semble s’en rendre compte dans cet amphithéâtre R280 d’Unimail Genève, vendredi passé Read more…

BIG biennale, petit Burning Man à Genève (Steampunk et réenchantement 2)

 

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Installation du camp Big, la Biennale des cultures alternatives de Genève (fin juin 2017), trois jours de rêve, d’utopies et d’auto-organisation. Les organisateurs voient dans l’utilisation de containers industriels un écho à la mondialisation et entendent par là en capter les bonnes ondes tout en en rejetant les bad vibes.

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Le Steampunk avait pris dans mon aventure mystico-théorique une place exceptionnelle. Il apparaissait comme une glue qui permettait de recoller tous les morceaux des contrecultures (contestataires) éparses qui avaient tapissé petit à petit le patchwork de la postmodernité, des rockeurs à Daesh, en passant par les hippies et les punks.

Or quelques jours après ce post qui vous présentais le steampunk et le burning man festival comme des vecteurs majeurs de la néocult Read more…