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Les catégories du faux et du mal se recoupent comme négatifs de deux archi-idées platoniciennes : le vrai et le bon, souvent associées à Dieu au cours de l’histoire, chrétienne notamment (avec le beau, l’unité, l‘être et quelques autres, on les appelle en philosophie médiévale, les transcendantaux).

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Platon ( -428, -347), réaliste des idées, champion du Vrai, du Bon et du Juste.

 

Wikipedia me dit: « Le nihilisme (du latin nihil, « rien ») est une doctrine ou attitude, fondée sur la négation de toutes valeurs, croyances ou réalités substantielles. », et précise que le nihilisme est « Souvent associé au pessimisme ou au scepticisme radical […] »

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Le gnosticisme: une idée faite pour ne pas durer

Sur Interstrate, je ne manque pas une occasion de parler des gnostiques: ces sectes chrétiennes primitives étaient bien nihilistes et apocalyptiques. Elles pensaient que le monde était mauvais et faux. C’était une illusion, qui se dissiperait bientôt, dans l’apocalypse.

Voilà pourquoi les pères de l’Eglise les ont combattues et détruites, car cette manière de penser convenait peu à un établissement de l’Eglise dans le temps du monde, et non exclusivement dans le ciel ou l’Eternité.

 

Gnosticisme d’aujourd’hui:

Le nihilisme de la matrice

Intéressant de voir ce nihilisme des premières sectes apocalyptiques ressurgir aujourd’hui, et pas seulement dans la culture populaire. On a déjà vu la proximité entre les philosophies new-age actuelles et le gnosticisme… Plus notables encore sont certaines avancées particulièrement  médiatisées– de la physique théorique, aux conséquences métaphysique et ontologiques typiquement gnostiques et new age, supposant que ce monde est effectivement une illusion, une simulation, dont nous pourrions nous affranchir comme le propose Elon Musk et son décodage de la matrice). Elles sont embrassées par des philosophes matérialistes les plus anti-religieux, comme Richard Dawkins, ou par des stars vénérées comme Morgan Freeman, et infusent lentement dans le sens commun. Exemple déjà éculé: l’idée de matrice, soit exactement celle de la réalité comme simulation, ressurgit sans arrêt dans les fictions et productions culturelles actuelles. J’en parle abondamment ici ou ici. Non seulement la vérité, mais la vraie vie est ailleurs.

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Ascèse ou débordement:

Deux alternatives existentielles gnostiques

Pour en revenir aux premiers gnostiques, leur solution spirituelle face à ce monde illusoire et mauvais était de deux ordres diamétralement opposés:

1) l’ascèse et la mortification, comme les cathares, descendants des gnostiques au moyen-âge dont on racontent qu’ils pouvaient mourir de faim pour montrer leur détachement.

2) la pratique de la débauche à outrance, comme les sectateurs de Barbelo ou du gnostique Carpocrate, qui si j’en crois les hérésiologues chrétiens, pratiquaient toutes sortes  d’actions jugées impies et contre-nature, comme le sexe collectif, l’inceste, l’avortement et l’ingestion de foetus. Toutes les expériences étaient encouragées, un peu comme chez les philosophes existentialistes comme Sartre.

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Evidence du monde vs réalité du monde

L’idée de la fausseté du monde va contre une tendance naturelle de la psyché humaine qui reçoit la réalité comme une évidence indiscutable. Contre cette évidence, les philosophe ont mis en doute les fondements de notre relation au réel afin de trouver des bases solides à la connaissance (Descartes, Hume, Kant). Et c’est bien cette philosophie sceptique qui a fondé en dernière instance la science et la rationalité moderne.

Et l’effet corrosif de cette rationalité sur le monde a été maintes fois pointé et depuis longtemps. Notamment par Martin Heidegger qui explique qu’elle transforme toute chose en objet d’étude ou en moyen d’action (arraisonnement du monde), et nous pousse à faire de même, pour le monde et pour nous-même. Ce processus était bien à ses yeux une catastrophe eschatologique -une marche vers la fin du monde (je dis ceci, bien sûr pour souligner le lien entre l’implosion de la croyance dans le monde et les tendances gnostiques actuelles).

La science nous dit très majoritairement que notre esprit est une émergence contingente de la matière et rien d’autre. Cette idée est terrible pour les religieux et pas seulement. Je la trouve, sans être croyant, purement scandaleuse. Nous ne serions donc que cette étincelle pornographique?

Et selon l’humanisme rationaliste, c’est-à-dire l’opinion commune des demi-habiles qui pensent être éclairés par la raison, il faudrait s’enorgueillir de ne croire en rien, sinon en la matière. Car en dernière instance, c’est la gloire de la raison que d’avoir la lucidité d’affronter courageusement l’absence de tout fondement et l’absolue inconsistance de son être.

Cette perspective, si elle en enthousiasme quelques un apparemment (car c’est une pose du virilisme de la raison), fait des ravages sur la psyché collective. Elle est en fait contestable et s’inscrit exactement dans l' »arraisonnement du monde » par la technique (selon les mots de Heidegger).

 

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Le matérialisme cause aliénation et perte de soi

Autrefois on parlait d’aliénation, aujourd’hui les psychiatres constate le phénomène du faux self, qui serait celui d’individus tellement adaptés que leur « être authentique » serait enfoui dans « l’oubli de l’oubli » (Donald Winnicott). Et il suffit de travailler en open-space pour avoir avoir une connaissance très précise de ce phénomène. Ou alors de regarder quelques youtubeurs ou des stars comme Miley, Booba ou PNL.

 

Sculptures anthropoïdes de Grisha Bruskin, Miley Cyrus phalliques, Booba, affiche de la série Gomorra, récit hyperréaliste et hypernihiliste de la mafia (hyperséduisant aussi)

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Voilà où je voulais en venir, en passant par ces quelques notes historiques sur la science, le matérialisme et l’arraisonnement; ainsi que leur critique par Husserl et Heidegger. Les stars comme Miley qui représentent le nihilisme actuel ne sont pas là par hasard et disent quelque chose du monde. Voilà pourquoi elles ont du succès, et voilà leur beauté. Elles disent la vérité d’un monde vide et nihiliste, apocalyptique, où en l’absence de sens il n’y a plus que la pornographie ou la violence.  Elles disent le vrai et sont dans ce sens un soulagement dans le monde du mensonge. Le moment où le mensonge est tellement poussé qu’il se transforme en vérité (ce que l’art contemporain, à cause de l’usure, n’arrive même plus à faire). (Et ce processus d’inversion du mensonge en vérité, du mal en bien, rappelle les excès purgatifs des gnostiques libertins.)

Ainsi nous est donc dévoilée, dans l’extase nihiliste, la vérité du monde artificiel, matriciel, des stars, autonomisé de la réalité.  Un faux monde plus vrai que nature, compensant le vide du monde présent tout en l’accroissant. Un monde des médias en implosion dont je veux croire qu’il est en agonie, même si on essaie de le ranimer de diverses façons.

La réalité étant exclusivement matérielle et mauvaise, la solution gnostique contemporaine est, en accord avec la frénésie de la consommation, plutôt dans l’excès que dans l’ascèse (pour en revenir aux deux alternatives des gnostiques d’autrefois). Un monde n’ayant plus aucun sens, valeur ni interdit, le plaisir et la satisfaction immédiates (des désirs, des pulsions, porno et violence…) sont des choix logiques. Cette attitude est assez fréquente dans les moments apocalyptiques de histoire, où l’on sent qu’un monde va s’effondrer sans qu’on sache trop ce qui va le remplacer (fin de l’Empire romain, la Vienne de la fin du XIXème siècle, la république de Weimar). Danser en attendant l’apocalypse.

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Noël chez les Kardashian. Vous ne sentez pas l’ambiance gnostique?

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Le gnosticisme de la matrice

ou l’ultime réenchantement

Car l’implosion de la réalité est bien sûr apocalyptique et constitue un vrai processus eschatologique. Et si les gens sont de plus en plus désillusionnés et nihilistes, notamment face aux médias et à la politique, ils auront toujours besoin d’un ailleurs où se niche le vrai et le bon (le monde comme système technique arraisonnant doit se réenchanter pour survivre). D’abord, c’était le paradis sur terre de l’eschatologie utopique, puis c’est devenu l’illusion des médias. Autre au-delà, arrière monde du vrai et du bon, lié à l’apocalypse de la vérité, le monde des fake news: la solution complotiste, où l’on imagine une vérité que nous cacherait le démiurge du système global et ses médias. Et puis maintenant, il y a l’idée, rassurante, de l’au-delà de la matrice.

On assiste donc à la construction progressive de l’idée que le monde est littéralement une simulation, et qu’il existe une autre réalité, plus vraie au dessus de nous. Certes, nous sommes une illusion dans une illusion, mais rassurez-vous, on va bientôt sortir dans le vrai univers et, pourquoi pas, rencontrer nos créateurs, ou nos cousins de l’étage au dessus (c’est ce que propose bien Elon Musk, et plein d’autres).

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Gongluzion:

La libération apocalyptique

Les gnostiques aussi pensaient que nous allions retourner au vrai et au bon, et qu’il était ailleurs, car si le monde mauvais avait été créé par une entité maléfique (le démiurge), ce n’était pas le cas de leurs âmes. Celles-ci avaient émané d’un dieu bon (souvent représenté par Jésus) éloigné ou évanoui (deus absconditus/deus otiosus), avant d’être enfermées dans la matière maléfique par le démiurge. Et après l’apocalypse, leurs âmes pourraient enfin retourner à leur source et récupérer leur vraie nature.

Bref, bon gré mal gré, nous sommes tous de nouveau des gnostiques.

 

Les peintures illustrant ce post sont de Michael Page.