Il y a des tubes de jazz aux titres tellement kitch qu’on a envie de pleurer: 

I love you, What is this thing called love?, Long ago and far away

Quel âge d’or a pu produire de telles perles de naïveté?

Petite fleur, Out of Nowhere, I’ll be home for Christmas

Etait-ce Hollywood, et toute la machine du capitalisme spectaculaire qui touchait déjà son apogée entre les deux guerre du XXème siècle? 

Qui ose donner de tels titres aujourd’hui à des chansons?

Qu’esr-ce qui a changé? Qu’avons nous perdu? Un âge d’or du jazz et du cinéma? L’insouciance de la consommation heureuse? 

Cole Porter, L’un des rares compositeurs des standards « originaires » à demeurer dans la mémoire collective

La forme pure d’une situation

Ces titres figent généralement une petite situation de vie bien précise, mais abstraite. Un vrai cliché. 

Comme au cinéma, dont le génie consiste à nous montrer ce que nous sommes, pour que nous le soyons davantage, pour que nous le soyons sans complexe. My heart stood still. Petit moment marquant dans la

vie du quidam, sublimé par le lyrisme de Sinatra. Petit atome de situation, invoqué dans un titre. It could happen to you… Bien sûr. I could’t care less, pour les cyniques. Darn that dream, I thought about you, pour les romantiques.

Chacune de ces situation, heureuse, drôle ou triste, se colore de sa traduction idéale dans les images qui nous restent dans les chansons, de notre propre vie ou des comédies musicales d’autrefois, les deux se confondant. 

Un âge d’or par définition inaccessible. “Le cinéma c’est mieux que la vie”, dit Truffaut… autrement dit, c’est la vie idéale qui redore la vie par rayonnement, comme le mythe autrefois.

Duke Ellington et son Big Band, l’un des grands leaders des années 20-30, qui a survécu à la transition entre un jazz « hollywoodien » dans les années 20-30 et le bebop plus avant-gardiste et révolutionnaire dans les années 40 (voir ci-dessous).

Tout la vie en titres

Aujourd’hui que cette musique s’est enrichie de toute son histoire l’effet nostalgie est maximal. Pour un amateur éclairé, chaque moment de la vie est illustré par la petite pastille de kitsch jazz et hollywoodien qui lui correspond. 

Le banal était magnifié par la culture populaire.

Certains titres touchent au sublime: There will never be another you, Il n’y aura jamais un autre toi. Au sublime et au métaphysique.

All my yesterdays tous mes hiers, qui appelle logiquement, All my tommorows, tous mes demain. De même, All of you répond à All of me.  On voit quatre points cardinaux se dresser, figure géométriques devant nous. Cette rose des vents symbolise physiquement le tout de la vie et du temps. 

La permutation des mots y suggère une matrice infinie de titres, reflet linguistique des infinies possibilités de la vie, rencontres, sentiments, situations…

Jerome Kern (1885-1945), auteur oublié de morceaux cultes/archi-connus comme All the things you are

Le jazz et la nostalgie

Let it snow, It’s the Talk of the Town, Close Your Eyes

Effectivement, qui ose donner de tels titres aujourd’hui?

Body and soul… à la limite, ça pourrait se faire aujourd’hui, mais avec une version terriblement new age, vulgaire et second degré, avec une star de la chanson vulgaire, genre Miley Cyrus ou Katy Perry. 

Non, à l’époque, le quidam américain écoutait Billie Holiday à la radio. C’est le moment de ce papier qui nous plonge dans l’humeur nostalgique de ceux qui se demandent un jour sérieusement: Qu’est-ce que le jazz? 

Everything happens to me, non, on ne pourrait jamais nommer une chanson comme ça aujourd’hui. Jamais. Ou peut-être est-ce juste la voix de Chet Baker, éternellement incrustée dans ce titre, qui n’existe plus, parce que Chet Baker n’existe plus, ni Coltrane, ni Miles… d’où impression de vide… mais non… 

 Sûr que quelque chose a changé. 

Autumn leaves. Les feuilles mortes… Et l’on revient au cinéma… français… Le Jazz est né au cinéma. Le cinéma, c’est la nostalgie. Et le jazz?

Be-bop et fin de l’âge d’or de la chanson

L’effet “atome situation” fonctionne d’autant plus quand, non anglophone d’origine comme moi, on connait peu les paroles. Pourtant, je crois que les jazzmen américains en avaient intensément conscience. Ils l’ont mis à jour aussi en donnant des titres à des chansons sans paroles (les bebopers en premier lieu) qui devenait plus concis, moins contextualisés… 

Plus de I, de You, de there ou de Love… qui sont surreprésentés dans les titres des années 20-30. Presque plus de verbes, mais des compléments circonstanciels de lieu, de temps, des interjections, des fragments de phrases bien moins significatifs qu’avant… Groovin’ high, Straight no chaser, Doodlin, Superjet. Et surtout, plus de paroles, ni de films où comprendre la signification d’un titre, d’où tirer la substance d’une réminiscence familière et chaleureuse. (Certes, je schématise…)

Thelonious Monk (1917-1982) révolutionne le Jazz avec d’autres comme Charlie Parker et Bud Powell dans les années 40. Monk a pour lui un style absolument unique qui le distingue de ses congénères classés Bebop

Exemple: well, you needn’t, de Monk

Well, you needn’t (de Monk, 1944), par exemple… tu n’as pas besoin de quoi?… Dans quel contexte? Brouille conjugale? Echange de seringues? Conflit géopolitique? Nul ne saura.

Cet atome de conversation nous prive de sujet mais gagne une pureté conceptuelle grandiose. Les linguistes pourraient en prendre de la graine. Cet avortement d’un sens plus glamour qu’on aurait pu trouver dans un titre de Jérôme Kern ou Cole Porter, 10 ans plus tôt, se traduit musicalement dans cette syncope développée en deux petites formules identiques (entourées sur la partition ci-dessous). Ca sonne comme une fin de phrase manquée: la note finale est l’inverse de celle que l’on attendrait. Tout le génie de Monk. 

Ce Well you needn’t, par sa forme mutilée, linguistique comme musicale, est réellement un commentaire sur tout l’âge d’or de la chanson, produit d’Hollywood, des années folles et des débuts de consommation spectaculaire. 

Et ça c’est plus généralement le be-bop: une prise de distance par rapport à la chanson populaire, les standards « originaires » des années 20-30, et une trituration sans fin de ce matériel de base.