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La peur est présente. Vous la sentez? Mais il faut y méditer pour la bien comprendre. Nous sommes dans la peur de masse. Nous avons peur ensemble.  Et ce n’est pas tout: Nous avons peur ensemble, et nous sommes, ensemble, devant l’extraordinaire.

Et nous avons peur ensemble mais seul! Nous sommes extrêmement isolés, extrêmement seuls et extrêmement ensemble.

Nous vivons quelque chose d’extraordinaire au sens propre. Et nous savons que tous ceux dont nous avons peur, vecteurs de contagion, vivent aussi quelque chose d’extraordinaire.

Nos proches, nous les voyons par Whatsapp et avons peur pour eux. Et ils ont peur pour nous. Nous leur parlons de cette situation extraordinaire. Nous avons une foule de chose à leur dire. Comme à une fête, un mariage, un enterrement… Nous sommes vraiment extrêmement proches…. Grâce à Facebook, WhatsApp, Instagram… Et aussi extrêmement loin. Et ceci que nous habitions à proximité, dans la même ville ou à l’autre bout du monde.

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La catastrophe systémique: réalité, concept et fantasme qui convergent

Un système complexe est fait pour absorber des chocs ici ou là, qui sont absorbés sans problème.

En revanche, tous ses éléments ne peuvent pas être conjointement bouleversés sans menacer de provoquer une mégacatastrophe, la mère des catastrophes, mythique et réelle. Ces préceptes systémique/écologique (et même, disons-le, hégéliens) sont assez opérants pour décrire l’état actuel et en craindre le pire. Boucles de feedback positif qui s’amplifient nous amenant vers le maximum d’entropie (entropie= désorganisation du système).

Mais d’autre part cette catastrophe systémique qui nous guette est proprement présente sous forme de phantasme, de désir secret, et peut-être auto-réalisateur. La montée du sentiment apocalyptique fait advenir l’apocalypse. Et surtout dans un système de consommation ostentatoire voyeur, massifié et mimétique. Notre peur de la (méga-)catastrophe est elle-même dangereuse. Elle est facteur d’entropie, de désordre. Pour l’éviter, peut-être que l’on nous ment. Notre peur est irrationnelle. Non parce que son objet, la mégacatastrophe ne peut survenir. Mais parce que cette peur est le facteur principal de sa survenue radicale.

La mégacatastrophe nous a été dûment montrée dans la fiction, évidemment. Aujourd’hui nous la vivons réellement, et nous vivons ce processus, comme réalité, comme phantasme et comme horizon. Nous sommes dans l’espace mythique. Et nous adorons en parler ensemble, comme pourrait le dire un journaliste ambitionnant de nous dire ce que nous ressentons sans avoir pu nous-même le remarquer.  Nous en parlons follement. Mais sur WhatsApp ou autres…

Nous sommes dans la peur, et dans le plaisir de la peur partagée. Nos cauchemars se dressent à l’horizon. Mais comment en discerner la part de réalité et de fiction? Ce système hyperconnecté est-il effectivement promis, comme nous le disent nos mythe et notre collapsologie, à un effondrement fatal?

Apparemment Pachamama (la déesse mère de la nature) n’est pas contente, ni les marchés (l’agrégation mythique et réelle des comportements des acteurs démarché, ayant vertu d’idée régulatrice dans le capitalisme).

Vivons nous seulement un événement particulier où le début d’un emballement en spirale aux proportions eschatologiques?

Mario Cuomo Gouverneur de New-York nous promet simplement 9 mois de confinement! Comment la démocratie et la structure globale pourraient ils résister à un confinement de 9 mois?

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Frères dans la peur

Même ceux dont nous avons peur sans plus (que nous ne connaissons pas ou ne reconnaissons pas derrière leur masque), nous échangeons avec eux, de loin, des regards complices et compatissants. Nous savons que nous vivons ensemble un truc unique, incroyable, et potentiellement tragique. Alors qu’ils étaient invisibles la plupart du temps dans la société indifférente qui était la nôtre, ils sont à présents nos frères dans la peur et l’effroi. Et bientôt la peine… Nous regrettons presque de ne pouvoir leur parler.

Le corollaire de la peur: la proximité du mal, de la douleur, et même du « surmal », c’est à dire du mal hyperbolique de la métacatastrophe, qui n’est encore qu’entrevue, donne à la réalité une consistance imparable.

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La règle de Thalès du mal: Les loups, les rats, les virus

Nous avons peur les uns des autres, physiquement. Nous sommes maintenant éloignés et peut-être pour longtemps. C’est comme le sida il y a 40 ans, mais quelques paliers au dessus. De nouveau la figure d’une extension eschatologique du mal. Approfondissement de la peur: En 1990, avec le sida, nous avions peur de coucher ensemble. A présent, nous avons peur d’être à moins de 2 mètre de l’autre. Théorème de Thalès de l’extension de la peur qui rappelle le théorème de Thalès du mal de Baudrillard:

Les loups, les rats, les virus.

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Question psychanalytique: L’avons nous voulu?

Un pas de plus dans une hypothèse provocante: cette catastrophe, ne n’avons nous pas voulue? N’attendions-nous pas que tout s’écroule? C’est sans doute ce qu’aurait affirmé Jean Baudrillard, lui qui voyait dans le 11 septembre ce que nous avions tous désiré au plus profond de nous-même. Et ce désir avait été sécrété systémiquemnent par le tout cybernétique intégré que nous formions ensemble déjà avec nos machines, nos marchés, et notre nihilisme arrogant… Et aussi la fin du travail comme concept et comme réalité.

Seuls mais ensemble dans la peur!

Avec cette peur vague il y a effectivement aussi une puissante jubilation. Elle provient à mon avis de la sortie de l’indifférence individuelle et de l’entrée dans la peur collective.

La jubilation provient aussi sans doute du fin fond du bas de la société occidentale: tous les chômeurs et marginaux fatigués de jouer le jeu du travail se réjouissent. Finie l’inégalité entre ceux qui peuvent se payer l’illusion de « participer » à un effort collectif pour « produire » quelque chose d’utile pour la société (effondrement du « mythe du travail »).

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Psychologie des foules d’individus isolés/confinés

Avoir peur ensemble, c’est puissamment déresponsabilisant. Comme beaucoup de sentiments vécus collectivement. Le grégaire. Gustave Lebon, père de la psychologie des foule et de la science de la gestion des foules, caractérisait le processus affectif qui s’empare des foule par ces trois qualités: suggestion, irresponsabilité et… contagion. Le virus a effectivement une faculté métonymique inquiétante aux consonances fatales.

Il me semble que, tout séparés et  confinés que nous soyons, nous sommes pourtant proches affectivement des foules ivres de colère, de rage ou de haine, de la Révolution Française ou du nazisme. Pourtant, nous ne sommes pas en colère… nous avons peur. Juste peur… pour l’instant. Je ne peux m’empêcher de sentir que notre affect actuel, cette peur collective (et son caractère secrètement grisant) a quelque chose de commun avec l’euphorie d’une émeute urbaine.

Je parle avec beaucoup de gens et ils reconnaissent pour la plupart, qu’il y a quelque chose de grisant dans tout ça, et que effectivement on reconnait ce plaisir grégaire propre aux émeutes et aux fêtes de village.

Mais c’est sans doute parce qu’en Suisse, contrairement à l’Italie, on n’en est qu’au début. Et que dirons nous si Cuomo a raison? si nous sommes encore confinés dans 6 mois?

 

Un affect collectif qui abolit l’indifférence du capitalisme hédoniste et la consommation de niche

Cette constitution de foules d’individus isolés, mais faisant puissamment foule affective, était déjà là avant, dans la société hédoniste que nous quittons peut-être. Mais c’était différent. Le sentiment collectif était partagé dans chaque niche: innovateurs aventuriers, conservateurs prudents, macusers, zététiciens, pastafariens ou emo-rappers…   Nous y étions alors isolés dans nos affects particuliers et dans nos stratégies individuelles. Le choix d’affects et de tribu était lui-même une modalité de l’auto-tuning en quoi consistait la morale individualiste.

Dans cette configuration, la responsabilité de la production et de la consommation pesait sur la psyché individuelle. Elle pesait notamment sous forme de l’injonction à se gérer soi-même pour être un individu épanoui: produire des affects joyeux par une consommation individuelle judicieuse. Telle est la morale individualiste paradoxalement pesante du capitalisme hédoniste. L’individu était sa propre fin. On était dans une redondance, une autoréférencialité pesante et mortifère.

Cet individualisme consumériste est maintenant aboli. La joie et le plaisir d’être ensemble dans la même peur ont à voir avec cette abolition (encore provisoire).

Nous vivons un affect transformatif historiquement, ensemble. Nous ne l’avons pas choisi. Nous y sommes par nécessité. Etre dans l’Histoire, c’est être ensemble au plus haut degré.  La foule mondiale a peur ensemble du virus et de la méta-catastrophe qu’il laisse envisager (puisque la catastrophe, nous y sommes déjà).

Nous sommes dans le nous, qui a peur ensemble. Plus proches que jamais de notre cerveau reptilien.

 

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Gongluzion:

Pour finir ce billet, voici une autre chose chose horriblement effrayante avec ce virus: on meurt tout seul. Vous pourrez sans doute parler au mourant et même le regarder dans les yeux, mais ce sera sur Skype. Ca pourrait être un super concept pour un épisode de Black Mirror.

Ici encore nous sommes face à une peur collective étrange: son objet semble être en bonne partie le risque à l’horizon d’une société hygiéniste, cybernétisée au plus haut degré, qui nous plongerait dans un individualisme et une indifférence encore bien plus insupportable que ceux que nous avons provisoirement quittés aujourd’hui -cet aujourd’hui où nous sommes dans la peur, ensemble.

Ce risque est suscité par la méta-catastrophe due précisément à une intégration toujours plus intriquée du système monde qui aujourd’hui nous explose à la figure. Cette intégration, on l’observe depuis des décennies, crée paradoxalement un isolement des individus.

Et l’explosion CoVid, suscite la nécessité de nous séparer encore plus radicalement. Elle instaure aussi nos technologies de communcation, fruit de la centralisation du capital liée à l’intégration précitée comme notre seul lien.

Nous sommes aujourd’hui dans la peur de voir nos dystopies se concrétiser. Et dans cette peur nous sommes ensemble. Mais quand nous aurons oublié cette peur, nous serons de nouveau affectivement seuls, sans doute de nouveau dans de petits affects de niches, mais seuls. Parce que ce qui s’annonce aujourd’hui comme un cauchemar sera devenu notre quotidien. The new normal, comme disent les anglophones.