Souvent, je parle trop. C’est l’idéal de tout philosophe de se taire à jamais. Sans doute aussi de tout écrivain. Voici donc brut un extrait du magistral roman Ferdydurke de Witold Gombrowicz, qui devrait être mille fois plus connu qu’il ne l’est.

 

 

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Le roi des synthéticiens, le plus illustre de tous les temps était sans nul doute le grand docteur Philidor, natif de l’Annam méridional et professeur de Synthésologie à l’université de Leyde. Il opérait selon l’esprit pathétique de la Synthèse Supérieur, en général par addition de l’Infini positif, mais en cas de besoin il multipliait aussi par l’infini. C’était un homme de bonne stature, assez corpulent, avec une barbe touffue et un visage de prophète à lunettes. Mais un phénomène spirituel de cette envergure ne pouvait pas ne pas provoquer l’apparition de son inverse en vertu de la loi newtonienne d’action et de réaction: aussi était né à Colombo un analyste non moins brillant qui, après avoir passé

 

 

son doctorat à l’université de Colombia et obtenu une chaire d’Analyse Supérieure, atteignit bientôt les sommets de la carrière scientifique. C’était un homme sec, petit, rasé de près, avec un visage sceptique à lunettes, qui se donnait pour unique mission d’attaquer et d’abattre l’éminent Philidor.

Il opérait par décomposition et sa spécialité consistait à décomposer une personne et ses parties constituantes à coup d’énumérations ou parfois de chiquenaudes. Par exemple une chiquenaude sur le nez éveillait ledit nez à une existence autonome, sur quoi il se mettait à remuer dans tous les sens à l’effroi de son propriétaire. L’analyste recourait souvent à cette méthode dans le tram, quand il s’ennuyait. Obéissant à sa vocation profonde, il se lança à la poursuite de Philidor et reçut à cette occasion, dans une petite ville d’Espagne, le titre nobiliaire d’Anti-Philidor, qui l’emplit de fierté.. Philidor, apprenant que l’autre le poursuivait, décida bien entendu de le poursuivre à son tour et pendant un certain temps, les deux savants se poursuivirent mutuellement sans succès : l’orgueil ne permettait à aucun des deux d’admettre qu’il était non seulement le poursuivant, mais aussi le poursuivi. Ainsi quand Philidor était à Brême, l’anti-Philidor partait pour Brême en quittant La Haye, sans vouloir ou sans pouvoir remarquer qu’au même moment et dans le même dessein l’autre filait de Brême sur La Haye par train rapide.
La rencontre des deux savants déchaînés, catastrophe comparable aux pires collisions ferroviaires, se produisit par un pur hasard à l’excellent restaurant de l’hôtel Bristol à Varsovie. Le professeur Philidor, auprès de son épouse, feuilletait justement un indicateur et cherchait les meilleures correspondances quand apparut, débarquant du train, l’Anti-Philidor essoufflé, bras dessus, bras dessous avec sa compagne de voyage analytique, une certaine Flora Gente, de messine. Le docteur Théophile Poklewski, le docteur Théodore Rocklewski et moi-même, qui assistions à la scène, en comprîmes sur-le-champ le gravité et résolûmes d’en rédiger un procès-verbal.
L’Anti-Philidor s’approcha de la table et, en silence, mesura des yeux le professeur, qui se leva. Chacun essaya de triompher par sa force mentale. L’analyste attaquait froidement, par le bas. Le synthéticien répondait de haut par un regard plein de dignité intransigeante. Comme ce duel de regards ne donnait pas de résultats décisifs, les deux ennemis spirituels entreprirent un duel de paroles. Le maître de l’Analyse s’écria :
– Des macaroni !
Le synthéticien répliqua :
– Du macaroni !
L’Anti-Philidor cria :
– Des macaroni, des macaroni, c’est-à-dire des combinaisons de farine, d’œuf et d’eau !
Philidor reprit aussitôt :
– Du macaroni, c’est-à-dire l’essence supérieure, le Macaroni en soi !
Ses yeux étincelaient, sa barbe frémissait, de toute évidence il avait gagné. Le professeur d’Analyse supérieure s’éloigne de quelques pas, plein d’une rage impuissante, mais imagina bientôt un plan terrible : maigrichon, impuissant devant Philidor, il s’en prit à son épouse, que le vieux professeur vénérable chérissait par-dessus tout. Voici la suite des évènements d’après le protocole.
 » 1. Mme Philidor, opulente, lourde, assez majestueuse, est tranquillement assise, elle ne dit rien et médite.
2. Le professeur Anti-Philidor s’est installé en face d’elle, armé de son objectif psychologique, et commence à l’observer avec un regard qui la déshabille complètement. Mme Philidor frissonne de froid et de honte. Le professeur Philidor la protège en silence avec une couverture de voyage et foudroie l’insolent d’un regard plein d’un incommensurable mépris. On discerne pourtant en lui une certaine inquiétude.
3. L’anti-Philidor prononce alors à mi-voix « L’oreille, l’oreille ! » et éclate d’un rire ironique. Sous l’influence de ces paroles, l’oreille se dévoile de façon inconvenante. Philidor dit à son épouse d’enfoncer son chapeau pour se cacher les oreilles, mais cette démarche s’avère peu utile car l’Anti-Philidor murmure comme pour lui-même « Deux trous du nez », révélant par-là même de manière aussi éhontée qu’analytique la présence desdits trous dans le nez de cette respectable dame. La situation devient d’autant plus grave qu’il est hors de question de cacher ces narines.
4. Le savant de Leyde menace d’appeler la police. La balance de la victoire penche nettement du côté de Colombo. « des doigts, les doigts de la main, au nombre de cinq. » La majesté de Mme Philidor est malheureusement lésée car tout le monde constate soudain ce fait frappant, accablant : la présence des doigts dans ses mains. Cinq doigts par main, c’est-à-dire dix en tout. Mme Philidor, compromise sans appel, essaie avec le peu d’énergie qui lui reste d’enfiler des gants, mais, par une circonstance incroyable, le savant de colombo lui fait en toute hâte une analyse d’urine et crie d’une voix triomphante :  » H2OC4, TPS, un peu de leucocytes et d’albumine ! » Tous se lèvent. Le professeur Anti-Philidor s’éloigne avec sa maîtresse qui explose d’un rire vulgaire tandis que le professeur Philidor, aidés par les soussignés, emmène son épouse à l’hôpital.
(…)Le lendemain, nous nous retrouvâmes, Rocklewski, Poklewski et moi-même, en compagnie du professeur au chevet de Mme Philidor, dont la décomposition continuait de façon systématique. Entamée par la dent analytique de l’Anti-Philidor, la patiente perdait peu à peu sa cohésion intérieure. De temps en temps elle gémissait sourdement « Moi-jambe, moi-oreille, jambe, oreille, le doigt, tête, jambe », comme si elle abandonnait ces parties du corps qui commençaient à mener une vie autonome. Sa personnalité était à l’agonie. Nous nous creusions la cervelle pour trouver le moyen de la sauver d’urgence. Mais il n’y avait pas de moyen. Après une conférence à laquelle participa également le maître de conférences Lopatkine, arrivé par avion de Moscou à 7h40, nous reconnûmes à nouveau la nécessité inéluctable des méthodes scientifiques les plus énergiquement synthétisantes. Mais il n’y avait pas de méthodes. Alors Philidor concentra toutes ces facultés intellectuelles à un tel degré que nous reculâmes d’un pas, puis il déclara :
– Une gifle ! Une gifle, et vigoureuse ! Une joue, une joue peut seule, parmi toutes les parties du corps, rendre son honneur à ma femme et synthétiser ses éléments épars dans un sens transcendant, claquant et frappant. Donc allons-y !
Mais il n’était pas facile de trouver en ville l’Analyste mondialement connu. C’est seulement dans la soirée qu’on put mettre la main sur lui dans un bar élégant. Ivre, mais sobre d’aspect, il vidait bouteille sur bouteille et plus il buvait, plus il semblait sobre, et il en était de même pour son analytique maîtresse. En un sens, ils s’enivraient de sobriété plus que d’alcool. A notre entrée, les garçons, pâles comme la mort, se réfugièrent lâchement derrière le comptoir tandis que le couple silencieux s’adonnait à une obscure orgie de sang-froid. Nous étions convenus d’un plan d’action. Le professeur devait pratiquer une feinte de la main droite contre la joue gauche de l’adversaire, puis frapper la joue droite de la main gauche, sur quoi nous entreprendrions aussitôt de rédiger un protocole. Le plan était simple et l’action peu compliquée. Mais le professeur qui avait levé la main la laissa retomber tandis que nous, les témoins, restions figés de stupeur. Il n’y avait pas de joue ! Il n’y avait plus de joue, dis-je, mais seulement deux petites roses et une sorte de miniature de deux petites colombes !
Avec une subtilité diabolique, l’Anti-Philidor avait prévu et prévenu les plans de Philidor. Ce Bacchus sobre s’était fait tatouer deux petites roses et coller l’image de deux petites colombes sur les pommettes ! A la suite de ce manège, la joue et par suite la gifle perdaient tout leur sens, ne particulier leur sens transcendant. Une gifle donnée à des roses et à des colombes ne pouvait être une vraie gifle, elle revenait à taper sur du papier peint. Jugeant inadmissible qu’un maître et éducateur universellement respecté se ridiculisât en tapant sur du papier peint sous prétexte que sa femme était malade, nous lui déconseillâmes avec fermeté un acte qu’il risquait de regretter plus tard.
– Chien ! rugit le vieillard. Lâche, lâche ! Tu es un chien !
– Tas ! Tus es un tas ! répondit l’Analyste avec un terrible orgueil analytique. Moi aussi je suis un tas, un simple agrégat. Tu peux me donner un coup dans le ventre si tu veux. Tu ne me frapperas pas moi, dans le ventre, tu frapperas un ventre et rien de plus. Tu voulais attaquer ma joue avec une gifle ! Tu peux attaquer mes joues, mais pas moi : pas moi ! Il n’y a pas de moi ! Je n’existe pas ! »

Witold Gombrowitcz
Fredydurke
Folio, p. 129 et suivantes, Chapitre V
Philidor doublé d’enfant

… trouvé sur cette page qui cite ce livre de Giorgio Agamben « moyens sans fins / notes sur la politique ». Je suis en train de lire maintenant le passionnant Cosmos après avoir dévoré La pornographie. Et Ferdydurke, je l’ai lu il y a déjà 20 ans, et comme je suis concrètement confronté à ce problème de l’analyse et de la synthèse, cette magnifique scène de combat me revient périodiquement.