L'entourage, S-crew et 1995

Ca fait déjà un moment que je vois des ados à casquette porter le T-shirt « Le rap c’était mieux avant », inspiré du logo de Run-DMC. Les membres du groupe 1995 semblent partager ce jugement, même si Run DMC était déjà old school il y a 15 ans. Oui, bien sûr, le blason 1995, c’est un hommage à une année que beaucoup considèrent comme un pic de production dans le rap des années 90. Le buzz qu’ils génèrent est incontournable depuis le début de 2011, avec une série de vidéos sur youtube qui s’étoffe à vue d’oeil.

De nombreux freestyles montrent leurs capacités lyricales et celle de leur collectif « l’entourage » (bon clip ici), toujours dans un état d’esprit festif et insouciant du Hip hop old school. On pense à des icônes US de ces années comme A Tribe Called Quest, mais aussi à des groupes français comme Triptik et La Cliqua. 1995 a d’ailleurs signé chez KDBzik, le label de Zoxea, ex-Sages poètes de la rue, autre groupe phare du rap français de l’époque.

L’âge d’or

Les nineties, c’est l’âge d’or du rap US. Gangstarr, Tupac, Notorious , Cypress Hill, Wu-Tang Clan, NAS, Snoop, Dre… la liste est longue de noms mythiques. À l’époque, la majorité des producteurs utilise encore la technique du sample pour créer les instrumentaux. Cette pratique de récupération des origines va bientôt laisser place à la composition informatique qui explosera dans les années 2000. Pour illustrer cette évolution, voici un tube de Gangstarr par DJ Premier du milieu des années 90, suivi d’un morceau de Noreaga excellemment produit par les Neptunes, style très années 2000.

 

 

Le Métissage

Au XXIème siècle, le rap s’est ouvert aux autres musiques et est devenu -en tout cas aux Etats-Unis- une musique mainstream. Des producteurs comme les Neptunes, Timbaland et Dre ont commencé à utiliser beaucoup d’éléments provenant de la pop, de la house, de la drum&bass et de la techno. Simultanément, ils ont créé des morceaux pour des artistes pop comme Madonna ou Britney Spears en y introduisant le matériel sonore du rap. Ils sont devenus des stars internationales de la musique pop. Ici, Timbaland et Nelly Furtado en 2006.

Saturations et effets électroniques genre autotune, batterie hyper présente, breaks à répétition, harmonies complexes, lignes mélodiques, tout ceci a apporté beaucoup mais en même temps, le rap a été un peu noyé dans ces superproductions sonores. Les groupes ont reculé au profit des superstars en solo: Kanye West, Missy Elliott. Booba, Jay Z, Andre 3000, etc. Ci-dessous Rohff. Je ne supporte pas ce rappeur et du coup, je le jette en pâture pour illustrer  les excès de la décennie « rap heroes »: flow hystérique qui se voudrait hardcore, instru surchargé d’effets dans tous les sens et au final rien qui ressort:

 

 

2010 à l’ancienne

On peut trouver d’excellentes raisons pour revenir au son des années 90. Sa rythmique simple crée un groove efficace qui confère un maximum d’espace au rappeur. Rien de mieux pour mettre en avant les flows virevoltants du 1995 crew, débordant d’allitérations percussives.  Mais il y a sans doute un effet naturel de reflux maintes fois constaté qui veut que chaque décennie redécouvre ce qui se passait avant celle qui la précède, dont elle désire se distancier.

1995 est aussi connu pour avoir participé à deux concours de rap qui prennent de l’ampleur, et ce genre de compétition est aussi typiquement old school. Rap contenders est un tournoi de dosage verbal a capella qui existe depuis quelques mois, dont le jury compte plusieurs personnalités, notamment Pit Bacardi, ex-Time Bomb. Ci-dessous, la perfo de Nekfeu, face à un adversaire il est vrai peu à sa mesure.

Dans un genre voisin, End of the weak est une compétition d’improvisation aux règles assez précises. Alpha Wann, l’autre pilier du groupe, est assez bien parti pour gagner la finale française qui aura lieu le 26 juin dans le cadre du festival Paris Hip Hop. Peut-être sera-t-il l’un des adversaires de  Mans, le genevois champion suisse , qui défendra nos couleurs au End of the Weak mondial, le 1er juillet à Paris.

 

 

Street crédibles?

Il faut dire que les rappeurs du 1995 crew ont l’air plutôt parisien… On voit qu’ils ne viennent pas de banlieue, en tout cas pas dans sa version la plus rude. Cela pourrait-il être un frein à leur carrière? Ça l’est pour Orelsan qui souffre de son image de petit blanc de province. Leur écriture, comme la sienne, trahit une éducation supérieure à la moyenne des rappeurs. Mais avec leur activisme et leur capacité à s’imposer dans les cercles de MC’s franciliens, ils créent un buzz foudroyant qui laisse peu de place à la contradiction. Nekfeu (le plus prometteur de l’équipe) a tout pour devenir  -pardonnez le manque d’imagination- une sorte de Eminem français. Un rappeur qui plairait autant à la jeunesse des banlieues qu’à celle des beaux quartiers, aux amateurs de rap que de rock, en province ou à Paris.

 

 

Set & Match

Pendant que j’y suis, je viens de découvrir  par sérendipité un autre groupe de rap jeune et talentueux qui se réfère aux nineties: Set&Match. Ils sont de Montpellier mais ont un peu le même profil que 1995: culture rap mais pas l’air d’avoir grandi dans des tours, environ 20 ans et un flow très percutant. Et en plus une option mélodique avec d’excellentes phases chantées par le dénommé Spaaz. Ils parlent dans cette interview de Triptik et de leur amour pour les nineties. J’admets que leurs instrus sont plutôt électro-grime, mais leur flow tape fort et se nourrit aux sources. Ils citent aussi dans l’article un disque mythique du french freak rap: L’armée des 12 (cadavre exquis), dont on perçoit des heureuses résurgences dans leur scansion.